Marseille
Ce n’est pas chose aisée,
lorsque vous êtes une jeune fille rieuse, pleine de
vie, insouciante comme on pouvait l’être à
vingt ans dans les années cinquante, fille unique de
parents modestes, tellement aimants, d’imaginer que
vous allez abandonner tout ça pour épouser un
"gendarme" avec tout ce que cela comporte d’inconnu…
En a-t-il fallu de l’amour pour quitter le nid douillet,
renoncer au quotidien, à l’affection de sa maman
et de son papa, et accepter de vivre au loin, dans une caserne…
souvent inhospitalière !
Il me faut commencer par le commencement. J’habitais
la banlieue marseillaise "La Pomme" et je travaillais
depuis quelques années au guichet d’un petit
bureau de poste à Marseille Saint-Loup*. C’est
là que j’ai connu le jeune homme si beau, si
gentil, qui allait devenir l’homme de ma vie, celui
qui, après plus de cinquante ans de vie commune, fait
battre mon cœur comme au premier jour.
Maman (Rose) était secrétaire, Papa (Roger)
ajusteur mécanicien dans les ateliers du dépôt
de tramways de la Capelette. Ouvrier, Papa entretenait, sans
militer, des idées de gauche très arrêtées.
Imaginez donc sa réaction, quand cette fille qu’il
adorait, lui annonça qu’elle voulait épouser
un gendarme… Que de cris ! Que de disputes ! Que d’explications
orageuses ! Tout ça pour la dissuader d’accorder
son cœur, sa vie, ses vingt ans et tout ce qui va avec,
à un représentant de l’ordre qui, durant
des mois, sema pas mal de désordre dans leur vie jusqu’alors
bien tranquille.
Rose, plus calme, plus accommodante, essayait
de tempérer les colères de son mari, mais Roger
ne voulait pas en démordre.
Je ne m’étendrai pas trop sur les
emportements paternels et sur les révoltes filiales,
adoucis cependant par la clémence maternelle. Tout
cela pour expliquer l’ambiance familiale de l’époque.
Finalement, après des mois de luttes intestines, Papa
accorda, certes avec beaucoup de réticence, la précieuse
main de sa précieuse fille à l’élève
gendarme qui faisait son stage au Camp de la Demande, à
Aubagne. La gentillesse, la bonne éducation du promis,
eurent raison de la méfiance de Roger et conquirent
d’emblée et à tout jamais la sympathie
de Rose.
Ce stage devait durer six mois, six mois nécessaires
pour préparer un gendarme, mais pas suffisants pour
persuader la fiancée qu’elle allait à
la rencontre d’une vie idyllique, dans un appartement
de rêve où elle apprendrait tout : son métier
de jeune épouse, la discrétion qui doit être
la qualité maîtresse de la femme d’un représentant
de la maréchaussée et l’acceptation de
quitter ses parents pour aller elle ne savait où…
Nous étions en hiver 1952, le mariage était
prévu pour le printemps 1953. Maman préparait
avec amour mon trousseau, et tout ce qui était nécessaire,
pour débuter dans la vie, à de jeunes mariés
appelés à partir au loin ! En ce temps-là,
peu de gens possédaient une voiture, et s’éloigner
de cinquante kilomètres était une aventure.
Entre autres choses, elle avait acheté des ustensiles
de cuisine (de première nécessité, disait-elle)
qu’elle avait mis dans des cartons entreposés
dans un coin de ma chambre.
Je ne pense pas que cela ait encore cours de nos
jours, mais lorsqu’il y avait projet de mariage, une
enquête de moralité était effectuée.
Ainsi, pour être acceptée, la jeune fille devait
répondre à certains critères : avoir
une famille au casier judiciaire vierge, ne pas être
divorcée, être issue d’un milieu aux idées
non subversives. Heureusement, les idées de Roger n’étaient
que viscérales car, s’il avait fait preuve de
militantisme, son inestimable fille aurait été
rejetée… Or, si Papa n’était pas
tellement ravi d’accorder son enfant à la "grande
famille", il n’était pas question que cette"famille"
refusât sa fille ! À ses yeux c’était
inconcevable !
Un soir de janvier 1953, j’arrivais au domicile
familial après ma journée de travail et, que
vis-je en rentrant ? Roger face à un adjudant et à
un gendarme… les enquêteurs !
- Voilà la future épouse, dit le
gradé, nous vous attendions pour vous poser quelques
questions.
- Ils t’attendent depuis seize heures trente,
je les ai fait patienter, fit remarquer Papa.
D’un coup d’œil discret il me
montra la bouteille de pastis, les trois verres… et
la pendule qui affichait dix-huit heures quinze ! Ces messieurs
me posèrent quelques questions anodines, puis, tout
d’un coup, la question qui tue sur un ton badin :
- Est-ce qu’elle a une dot ?
Roger faillit s’étouffer.
- Une dot ?
- C’est sans importance, ce sont les imprimés
qui sont libellés ainsi, c’est pour plaisanter,
bien sûr, mais dans le passé cela avait son importance.
Papa, qui se remettait de son étouffement, plaisanta
lui aussi :
- Elle n’a aucune dot, mais un trousseau
complet et trois ou quatre cartons de gamates*. Les deux militaires
n’étant pas de la région s’interrogèrent
sûrement sur la signification du mot "gamates"
que Roger ne jugea pas nécessaire de leur expliquer.
C’est alors qu’on tapa à la
porte et entra l’élève gendarme de mon
cœur qui était nullement prévu au programme
; il lui arrivait de faire le mur pour passer un moment avec
moi. Aubagne et La Pomme étant très proches.
- Voilà l’élève gendarme
Jacquet, s’écria l’adjudant, vous avez
quartier libre ?
L’élève gendarme n’eut pas le temps
de répondre, Maman faisait son entrée avec son
merveilleux sourire.
- Bonjour Messieurs, Roger est-ce que tu as pensé
à offrir l’apéritif ?
Sans répondre, Roger, d’un regard
éloquent, montra la bouteille et se garda bien d’obtempérer,
cette histoire de dot lui était restée en travers.
Il en parla longtemps.
Les jours s’écoulèrent, le
stage tirait à sa fin et, un jour, dans mon petit bureau
de poste, coup de téléphone : Robert venait
de réussir son examen. Bien placé, il allait
avoir le choix pour sa future affectation. Plein de candeur,
il me suggéra :
- Si nous allions en Allemagne… qu’en
penses-tu ?
Il y avait encore les troupes d’occupation
et de nombreux postes s’ouvraient aux volontaires. L’Allemagne
pour moi qui n’avais jamais quitté Marseille
représentait le bout du monde.
- Jamais de la vie, ai-je répondu, n’importe
où, mais le plus près possible de nos parents.
Quelques jours après, nous apprenions que
la première affectation serait la Brigade territoriale
de Draguignan à cent kilomètres de Marseille.
Le 14 mars, j’épousai le garçon
que j’aimais, pour le meilleur, j’ai eu une très
belle vie, et pour le pire, j’ai connu de durs moments,
des surprenants, des imprévus… Et si c’était
à refaire ? Ma foi, je recommencerais.
* Lire "Pardon de vous avoir tant aimés…"
chez le même éditeur
* Mot marseillais qui signifie casseroles, marmites, récipients
de toutes sortes.
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