| extrait
du livre "Terre sans femme(s)" PRÉFACE
Après un si long silence...
Auparavant, laissons agir la magie de ces terres colorées,
lointaines et mystérieuses, et partons à la
découverte d’un passé attachant que l’auteur
nous conte avec tact, tendresse et sensibilité.
Octobre 2005 à Mangareva.
Dans la douce fraîcheur de cette soirée tropicale,
Monique, maire de l’archipel des Gambier, prend la parole
devant des dizaines d’administrés rassemblés
sous le préau de la petite école communale.
Un événement pour cette petite île oubliée
de la Polynésie orientale proche de l’atoll atomique
de Moruroa. Jamais autant d’élus de la lointaine
Tahiti ne s’étaient déplacés pour
écouter les Mangaréviens.
Et ils parlèrent.
Longtemps.
Pourquoi tant de bébés emportés par ces
mystérieuses maladies aux lendemains de ces pluies
qui empoisonnaient l’eau de nos citernes ?
Pourquoi le poisson de nos lagons nous rendait-il subitement
malades ?
Pourquoi nous enfermait-on dans ce hangar pendant des heures
et des heures alors que les militaires – à l’autre
bout de l’île - s’abritaient dans leur blockhaus
?
Pourquoi les archives de l’infirmerie ont-elles subitement
disparu ?
Pourquoi nos femmes n’avaient-elles plus d’enfants
?
Et pourquoi …
- Depuis quarante ans, s’exclame Monique,
on nous raconte qu’il ne s’est rien passé
d’anormal, qu’il n’y a eu aucune retombée
radioactive sur notre archipel. Pour quelles raisons alors,
quarante ans après le premier tir aérien, les
dossiers concernant notre île sont encore classés
secret défense par le Ministère de la Défense
à Paris, interdisant ainsi toute recherche de la vérité
? Les Mangaréviens respectent la République.
La République doit respecter ses citoyens mangaréviens
en leur disant la vérité !
Mais à l’époque il fallait
cacher la vérité, et encore aujourd’hui
! À Moruroa - cette terre des hommes ou cette «
Terre sans femmes » - nul ne se souciait de ces petits
peuples des îles et atolls voisins.
Nul, non plus, parmi les chefs militaires, n’avait souci
de ces milliers de jeunes gens désignés pour
servir la patrie. Et quels parents, à 20 000 kilomètres,
n’étaient pas peu fiers de savoir leur fils dans
ces lointaines îles paradisiaques !
Savaient-ils ?
En attendant, il fallait faire la bombe ! Oui, une bombe !
Une vraie bombe, avec son champignon et son nuage qui tombe
en pluie ! Puis encore des bombes, explosées dans le
sous-sol des atolls, jusqu’au jour où, peut-être,
elles se répandront dans l’océan nourricier
? Rien à voir avec le discours aseptisé et
indécent - cette dissuasion - qui devait redonner fierté
à la France à peine sortie de l’Occupation
et de la perte de son empire colonial. Une bombe «sans
risques», donc, pour les décideurs et les stratèges
parisiens.
Et pourtant, la vraie, les vraies bombes
furent aussi à retardement… comme une mèche
lente se consumant en cancers et leucémies chez ceux,
milliers d’hommes et quelques femmes, qu’on avait
désignés aux invisibles et délétères
rayonnements.
Alors, après un si long silence, parlons ! Merci Catherine.
Bruno Barrillot
Nommé, en 2005, Expert auprès la Commission
d’enquête de l’Assemblée de la Polynésie
française, sur les conséquences des essais aériens.
Auteur du livre Les Irradiés de la République

PROLOGUE
Il était une fois…
Tahiti, nommée « Nouvelle-Cythère »
par M. de Bougainville, temple d’une terre féconde
et prodigue, de plaisirs et de délices de l’amour.
Certains continuent d’entretenir le culte et l’image
de ce paradis. Pour d’autres, le mythe et les mystères
des îles des mers du Sud resteront inaccessibles à
tout jamais.
Que l’on soit explorateur, scientifique, aventurier,
ou simple touriste à la recherche d’un éden
paradisiaque, le charme et la magie des paysages enchanteurs
opèrent toujours en profondeur.
Dans la première partie, l’auteur
parle de sa rencontre avec l’île et ses habitants
dans les années 1970, de son regard étonné
posé sur une civilisation qui n’était
pas la sienne, aux comportements et aux coutumes parfois hors
du temps. Ce furent peut-être les dernières années
dont l’enchantement, l’insouciance et un certain
art de vivre laisseront des souvenirs impérissables
et nostalgiques dans la mémoire des voyageurs. Chacun
interprète le passé et le présent selon
ses convictions religieuses ou politiques, son regard, sa
sensibilité ou tout simplement selon ses rêves.
Et puis, à la croisée de son chemin, après
une grande confusion quant à son devenir, l’art
de vivre ma’ohi s’est effiloché, absorbé
par une société d’économie et de
consommation installée en force sur ce territoire.
Le développement de celui-ci, bien légitime
pour les autochtones, s’accomplit au prix de la disparition
de l’âme polynésienne vidée lentement
de sa substance et donc menacée d’extinction.
Les traditions et les coutumes locales se sont transformées
peu à peu en activités folkloriques.
Le changement fondamental et les transformations irrémédiables
de la vie insulaire sont dus, en grande partie, aux expériences
nucléaires françaises. Sur fond entêtant
du parfum de gardénia, l’auteur a conservé
intact son amour pour Tahiti, mirage peut-être du paradis
terrestre.
En deuxième partie, ce roman-témoignage,
libérateur de souvenirs, relate le vécu de l’auteur
et sa vision d’évènements sur un atoll
interdit au personnel féminin : Moruroa ou Mururoa,
surnommé familièrement Muru.
En 1964, la Polynésie française a cédé
à l’État français deux atolls du
Pacifique Sud dans l’archipel des Tuamotu : Fangataufa
et Moruroa. Ceux-ci ont été classés terrains
militaires et la France y installa ses sites d’essais
nucléaires. Le 210e et dernier tir eut lieu le 27 janvier
1996.
Durant ces années d’expérimentations,
les hommes ont été des milliers à travailler,
à vivre et à se succéder sur ces atolls,
installés pour des mois, des années, ou simplement
de passage. Pour tous, ce fut une expérience humaine
insuffisamment décrite dans les ouvrages traitant du
sujet. L’auteur a souhaité raconter le quotidien
oublié de ces hommes et des quelques femmes affectés
sur le site durant les années 1975 à 1977. Un
chapitre de vie mais aussi un brassage social, une hiérarchie
complexe, une coexistence civile et militaire pas toujours
aisée sur une superficie étriquée.
On ne peut parvenir à oublier Moruroa.
Alexandre Soljenitsyne n’a-t-il pas écrit que
« seuls peuvent comprendre ceux qui mangent dans la
même écuelle » ?
Ce roman-témoignage ravivera, peut-être,
un peu de cette mémoire intimiste de ceux qui se souviennent.
Chacun a son vécu, sa vérité, et ceux-ci
ne doivent pas disparaître.
Écrire peut libérer d’un fardeau, exorciser
les démons qui hantent les nuits. La résurgence
des souvenirs n’est pas chose aisée, surtout
quand ils remontent à près de trente ans. Des
erreurs, bien involontaires, ont donc pu se glisser dans la
narration des évènements mais n’affectent
en rien leur réalité.
L’auteur remercie chaleureusement Françoise Martin-Lesecq
- sans son soutien inconditionnel ce livre n’aurait
pu s’écrire - et Françoise Helme, amie
de toute une vie qui, depuis Tahiti, a aidé l’auteur
dans ses recherches.
Les aspects techniques et scientifiques des expériences
nucléaires ne sont pas traités. Une documentation
très complète, sous forme de livres et ouvrages
divers, traite du sujet en profondeur. Les lecteurs intéressés
pourront s’y rapporter.
Parce que ce livre est écrit sous
forme de roman, les noms de la plupart des personnages ont
été modifiés.
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