Une molécule dans tous ses états
    Alain VIGUIER
 
Thème : Écologie  
 

Suite à un réchauffement de l'atmosphère, H2O, congelée depuis des millénaires au sein de la banquise, découvre, avec l'état liquide, la mobilité et l'appel des grands espaces. Au cours de multiples aventures, elle va parcourir la planète. Une planète merveilleuse gravement maltraitée et mise en danger par les coups répétés que lui porte une espèce animale bien particulière…
  11,5 x 19 cm
  67 p.
  7,60€
 ISBN 2-87867-738-2
   
 

 extrait du livre "Une molécule dans tous ses états"


Chapitre I

Ce fut comme un coup de tonnerre. Cependant, pas le moindre nuage ne tachetait le bleu acier du ciel arctique. La falaise de glace venait de se fendre. L’écho se répercuta le long de la paroi étincelante avant de se perdre dans l’immensité chaotique.
Le basculement de l’énorme masse provoqua une sorte de raz de marée. La vague monstrueuse, longtemps réactivée par les hésitations de l’iceberg en quête d’équilibre, n’en finit pas de déferler. Le pack cessa d’être chahuté, quand le glaçon eut trouvé un semblant de stabilité.
Au contact de l’océan, la périphérie du morceau de banquise commença de s’animer. Les molécules, rigidifiées depuis des ères incertaines, se liquéfiaient en couches successives. Après un néant, qui remontait peut-être à l’origine des temps, H2O découvrait la mobilité. Sa première sensation s’était traduite par une vibration de ses atomes jusqu’alors pétrifiés. Puis, elle s’était détachée du cristal. Entraînée dans l’écume bouillonnante, elle avait reçu les premiers rais de lumière comme un cadeau à sa fluidité naissante. De glace elle était devenue eau. Délivrée de la sombre opacité, elle évoluait désormais dans un milieu d’une sublime transparence bleutée. Progressivement, elle prenait possession de son environnement : des clones à l’infini parmi lesquels des choses étranges fort dissemblables animaient le féerique décor. Un univers de la multiplication sans fin de la microstructure. Un espace liquide, témoin privilégié de la construction du monde.
Bien que s’épousant intimement, les molécules restaient libres et relativement indépendantes. Elles roulaient, s’enchevêtraient, se frottaient, glissaient l’une sur l’autre, agitant leurs atomes comme d’autres structures plus élaborées l’auraient fait de leurs membres. La cohésion moléculaire est un fait avéré, H2O s’y imbriqua tout naturellement. Elle s’immisçait dans un puzzle infini aux propriétés étonnantes dont la plasticité n’était pas la moindre.
Mais H2O découvrait aussi que ce magma était structuré par un réseau d’informations tentaculaire. Chaque molécule suit son destin. Certaines, comme elle, se libéraient à peine de la glace. D’autres avaient été bues et pissées par les dinosaures. Les plus anciennes avaient bercé les prémices de la vie. De l’histoire de chaque molécule résulte celle d’un ensemble qui occupe les trois quarts de la surface du globe. Avec la combinaison de ses trois atomes, H2O avait reçu le code qui lui donnait accès à la mémoire et à l’information diffusée par la collectivité aquatique. Elle se trouvait ainsi connectée au
réseau le plus documenté qui soit. Une banque de données riche de l’accumulation des événements qui ont émaillé le monde depuis sa création. Par l’intermédiaire de cette toile au maillage serré, H2O ne serait jamais isolée. Depuis quelque temps, le flux d’immigration, d’où H2O était issue, avait tendance à s’intensifier. La banquise fondait. A l’échelon planétaire ce phénomène n’était pas anodin. Il pouvait menacer à terme des équilibres essentiels à la pérennité de la vie. C’est le premier message que perçut H2O.
En somme, elle n’était pas la bienvenue. Encore engourdie, surprise, éblouie par un monde complexe d’où elle avait été exclue depuis des temps immémoriaux, elle ne disposait pas de l’expérience qui lui aurait permis d’appréhender totalement le sens de ce message. Qu’étaient ces équilibres ? Comment, avec sa
masse si dérisoire, pouvait-elle les menacer ? Par le réseau, elle apprit qu’elle résidait sur une planète, ronde, immense, majoritairement immergée, qui pouvait présenter les aspects les plus divers. Ce point éveilla sa curiosité et elle se surprit à émettre un message à son tour. Elle voulait connaître cet espace qu’elle supposait merveilleux, mais par quel moyen pareil objectif avait-il une chance d’être atteint ? C’est le hasard, lui fut-il répondu, qui décidera. Un dialogue s’instaurait sur les mailles de la toile entre H2O et ses semblables ; elle saurait en user.
Le hasard, une notion bien abstraite, pour une jeune molécule. H2O voulut en savoir davantage. Elle ança son deuxième message :
- C’est quoi le hasard ?
- C’est une donnée inconnue gravée dans un futur qui n’appartient à personne ; un produit de tous les facteurs qui régissent le monde. Tu es son jouet, tu n’as pas le choix.
- C’est donc lui qui a décidé de ma naissance, en conclut H2O.
- Une donnée essentielle a contribué à ta libération de la glace, corrigea le réseau : le réchauffement du climat. Depuis quelque temps, l’arrivée de nouvelles molécules dans l’océan est trop massive pour découler du simple hasard. Trop de glaçons se détachent de la banquise, au point que, la dilatation aidant, le niveau des océans est en constante élévation. Il serait dommageable que cette tendance se poursuive.
- Quelle est l’origine de ce réchauffement, s’il n’est pas dû au hasard ?
questionna H2O.
- Ce phénomène paraît lié à l’envahissement de l’atmosphère par certaines molécules qui n’ont rien de commun avec nous. Celles de dioxyde de carbone et de méthane sont, entre autres, les plus préoccupantes.
- D’où viennent ces molécules ?
- Elles existent depuis toujours, mais en se multipliant de façon anarchique elles perturbent les échanges thermiques. Les climats pourraient s’en trouver bouleversés. C’est une menace qui se confirme au fil du temps.
H2O décodait difficilement cette foule d’informations que le réseau diffusait généreusement. Tout ce qui dépassait son périmètre environnemental la laissait perplexe. Si elle commençait à se familiariser avec les notions de glace, d’océan, de planète, les concepts lui étaient plus difficilement accessibles.
Il lui fallait savoir :
- Elle est sérieuse, cette menace ?
- Absolument, les espèces vivantes sont fondées à la redouter, précisa le réseau.
- Nous aussi, alors ?
- Nous ne faisons pas partie des vivants. Nous sommes la vie. Avec l’air, nous formons ses composants indispensables. Sans air et sans eau, il n’y aurait pas d’animaux, il n’y aurait pas de végétaux.
Progressivement H2O prenait conscience de cette réalité si banale et si étonnante. Le réseau évoquait la multiplicité des espèces vivantes et les processus qui prévalent à leur pérennité : les aquatiques, qui évoluaient autour d’elle, mais d’autres aussi, hors d’eau, qu’elle ne connaissait pas ; les plantes , qui tapissent le fond des mers et les terres émergées, régénératrices de l’oxygène, impérieux comburant dilué dans l’atmosphère et dans l’eau ; la photosynthèse : tous les éléments constitutifs du miracle de la
vie dont l’origine, en dépit de toutes les hypothèses et les fausses certitudes avancées, demeure mystérieuse.
- Cette menace, elle a une origine précise ? insista H2O.
- Elle est apparue en même temps qu’une espèce animale particulière, qu’on nomme entre nous des bipèdes, a proliféré. On a constaté que, partout où ces bipèdes s’établissaient, l’environnement se dégradait et l’atmosphère se chargeait en gaz toxiques. Ils se sont installés sur tous les coins de la terre, même les moins hospitaliers. Ils sont nuisibles, non seulement pour toutes les formes de vie qu’ils asservissent ou qu’ils exterminent, mais aussi pour eux-mêmes. Ils se sont appropriés tous les trésors naturels et détériorent tout ce qu’ils approchent.
- Si cette espèce a besoin d’air et d’eau, elle ne peut nous faire de mal, sans quoi elle s’en ferait à elle aussi, objecta H2O.
- Hélas, une évidence qui ne résiste pas à la boulimie dévastatrice de cette engeance. Elle est en quête perpétuelle d’on ne sait quoi et ne semble pas se satisfaire de ce qu’elle a déjà accumulé. Avec d’énormes monstres de métal qu’elle construit, elle pénètre la terre et les océans pour les vider de tout
ce qu’elle y trouve : les végétaux, les animaux, les minéraux. Elle consomme, saccage, pille sans relâche.
Alors que H2O emmagasinait toutes ces informations, elle fut soudain prise dans un tourbillon, puis violemment secouée. Une étrave avait fendu le flot, une hélice l’avait brassée.
...