| |
extrait
du livre "Une molécule dans tous ses états"
Chapitre I
Ce fut comme un coup de tonnerre. Cependant,
pas le moindre nuage ne tachetait le bleu acier du ciel arctique.
La falaise de glace venait de se fendre. L’écho
se répercuta le long de la paroi étincelante
avant de se perdre dans l’immensité chaotique.
Le basculement de l’énorme masse provoqua une
sorte de raz de marée. La vague monstrueuse, longtemps
réactivée par les hésitations de l’iceberg
en quête d’équilibre, n’en finit
pas de déferler. Le pack cessa d’être chahuté,
quand le glaçon eut trouvé un semblant de stabilité.
Au contact de l’océan, la périphérie
du morceau de banquise commença de s’animer.
Les molécules, rigidifiées depuis des ères
incertaines, se liquéfiaient en couches successives.
Après un néant, qui remontait peut-être
à l’origine des temps, H2O découvrait
la mobilité. Sa première sensation s’était
traduite par une vibration de ses atomes jusqu’alors
pétrifiés. Puis, elle s’était détachée
du cristal. Entraînée dans l’écume
bouillonnante, elle avait reçu les premiers rais de
lumière comme un cadeau à sa fluidité
naissante. De glace elle était devenue eau. Délivrée
de la sombre opacité, elle évoluait désormais
dans un milieu d’une sublime transparence bleutée.
Progressivement, elle prenait possession de son environnement
: des clones à l’infini parmi lesquels des choses
étranges fort dissemblables animaient le féerique
décor. Un univers de la multiplication sans fin de
la microstructure. Un espace liquide, témoin privilégié
de la construction du monde.
Bien que s’épousant intimement, les molécules
restaient libres et relativement indépendantes. Elles
roulaient, s’enchevêtraient, se frottaient, glissaient
l’une sur l’autre, agitant leurs atomes comme
d’autres structures plus élaborées l’auraient
fait de leurs membres. La cohésion moléculaire
est un fait avéré, H2O s’y imbriqua tout
naturellement. Elle s’immisçait dans un puzzle
infini aux propriétés étonnantes dont
la plasticité n’était pas la moindre.
Mais H2O découvrait aussi que ce magma était
structuré par un réseau d’informations
tentaculaire. Chaque molécule suit son destin. Certaines,
comme elle, se libéraient à peine de la glace.
D’autres avaient été bues et pissées
par les dinosaures. Les plus anciennes avaient bercé
les prémices de la vie. De l’histoire de chaque
molécule résulte celle d’un ensemble qui
occupe les trois quarts de la surface du globe. Avec la combinaison
de ses trois atomes, H2O avait reçu le code qui lui
donnait accès à la mémoire et à
l’information diffusée par la collectivité
aquatique. Elle se trouvait ainsi connectée au
réseau le plus documenté qui soit. Une banque
de données riche de l’accumulation des événements
qui ont émaillé le monde depuis sa création.
Par l’intermédiaire de cette toile au maillage
serré, H2O ne serait jamais isolée. Depuis quelque
temps, le flux d’immigration, d’où H2O
était issue, avait tendance à s’intensifier.
La banquise fondait. A l’échelon planétaire
ce phénomène n’était pas anodin.
Il pouvait menacer à terme des équilibres essentiels
à la pérennité de la vie. C’est
le premier message que perçut H2O.
En somme, elle n’était pas la bienvenue. Encore
engourdie, surprise, éblouie par un monde complexe
d’où elle avait été exclue depuis
des temps immémoriaux, elle ne disposait pas de l’expérience
qui lui aurait permis d’appréhender totalement
le sens de ce message. Qu’étaient ces équilibres
? Comment, avec sa
masse si dérisoire, pouvait-elle les menacer ? Par
le réseau, elle apprit qu’elle résidait
sur une planète, ronde, immense, majoritairement immergée,
qui pouvait présenter les aspects les plus divers.
Ce point éveilla sa curiosité et elle se surprit
à émettre un message à son tour. Elle
voulait connaître cet espace qu’elle supposait
merveilleux, mais par quel moyen pareil objectif avait-il
une chance d’être atteint ? C’est le hasard,
lui fut-il répondu, qui décidera. Un dialogue
s’instaurait sur les mailles de la toile entre H2O et
ses semblables ; elle saurait en user.
Le hasard, une notion bien abstraite, pour une jeune molécule.
H2O voulut en savoir davantage. Elle ança son deuxième
message :
- C’est quoi le hasard ?
- C’est une donnée inconnue gravée dans
un futur qui n’appartient à personne ; un produit
de tous les facteurs qui régissent le monde. Tu es
son jouet, tu n’as pas le choix.
- C’est donc lui qui a décidé de ma naissance,
en conclut H2O.
- Une donnée essentielle a contribué à
ta libération de la glace, corrigea le réseau
: le réchauffement du climat. Depuis quelque temps,
l’arrivée de nouvelles molécules dans
l’océan est trop massive pour découler
du simple hasard. Trop de glaçons se détachent
de la banquise, au point que, la dilatation aidant, le niveau
des océans est en constante élévation.
Il serait dommageable que cette tendance se poursuive.
- Quelle est l’origine de ce réchauffement, s’il
n’est pas dû au hasard ?
questionna H2O.
- Ce phénomène paraît lié à
l’envahissement de l’atmosphère par certaines
molécules qui n’ont rien de commun avec nous.
Celles de dioxyde de carbone et de méthane sont, entre
autres, les plus préoccupantes.
- D’où viennent ces molécules ?
- Elles existent depuis toujours, mais en se multipliant de
façon anarchique elles perturbent les échanges
thermiques. Les climats pourraient s’en trouver bouleversés.
C’est une menace qui se confirme au fil du temps.
H2O décodait difficilement cette foule d’informations
que le réseau diffusait généreusement.
Tout ce qui dépassait son périmètre environnemental
la laissait perplexe. Si elle commençait à se
familiariser avec les notions de glace, d’océan,
de planète, les concepts lui étaient plus difficilement
accessibles.
Il lui fallait savoir :
- Elle est sérieuse, cette menace ?
- Absolument, les espèces vivantes sont fondées
à la redouter, précisa le réseau.
- Nous aussi, alors ?
- Nous ne faisons pas partie des vivants. Nous sommes la vie.
Avec l’air, nous formons ses composants indispensables.
Sans air et sans eau, il n’y aurait pas d’animaux,
il n’y aurait pas de végétaux.
Progressivement H2O prenait conscience de cette réalité
si banale et si étonnante. Le réseau évoquait
la multiplicité des espèces vivantes et les
processus qui prévalent à leur pérennité
: les aquatiques, qui évoluaient autour d’elle,
mais d’autres aussi, hors d’eau, qu’elle
ne connaissait pas ; les plantes , qui tapissent le fond des
mers et les terres émergées, régénératrices
de l’oxygène, impérieux comburant dilué
dans l’atmosphère et dans l’eau ; la photosynthèse
: tous les éléments constitutifs du miracle
de la
vie dont l’origine, en dépit de toutes les hypothèses
et les fausses certitudes avancées, demeure mystérieuse.
- Cette menace, elle a une origine précise ? insista
H2O.
- Elle est apparue en même temps qu’une espèce
animale particulière, qu’on nomme entre nous
des bipèdes, a proliféré. On a constaté
que, partout où ces bipèdes s’établissaient,
l’environnement se dégradait et l’atmosphère
se chargeait en gaz toxiques. Ils se sont installés
sur tous les coins de la terre, même les moins hospitaliers.
Ils sont nuisibles, non seulement pour toutes les formes de
vie qu’ils asservissent ou qu’ils exterminent,
mais aussi pour eux-mêmes. Ils se sont appropriés
tous les trésors naturels et détériorent
tout ce qu’ils approchent.
- Si cette espèce a besoin d’air et d’eau,
elle ne peut nous faire de mal, sans quoi elle s’en
ferait à elle aussi, objecta H2O.
- Hélas, une évidence qui ne résiste
pas à la boulimie dévastatrice de cette engeance.
Elle est en quête perpétuelle d’on ne sait
quoi et ne semble pas se satisfaire de ce qu’elle a
déjà accumulé. Avec d’énormes
monstres de métal qu’elle construit, elle pénètre
la terre et les océans pour les vider de tout
ce qu’elle y trouve : les végétaux, les
animaux, les minéraux. Elle consomme, saccage, pille
sans relâche.
Alors que H2O emmagasinait toutes ces informations, elle fut
soudain prise dans un tourbillon, puis violemment secouée.
Une étrave avait fendu le flot, une hélice l’avait
brassée.
...
|